L’Art du regard, par le réalisateur Nicolas Winding Refn

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VERBATIM – Récompensé du Prix de la mise en scène à Cannes en 2011 pour Drive, Nicolas Winding Refn est l’un des invités d’honneur du festival Lumière (12-18 octobre, Lyon). Le cinéaste danois, qui s’affaire actuellement à son prochain film (The Neon Demon), présentera trois longs métrages – dont Les Négriers, de Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi – et donnera une masterclass exceptionnelle. Grand amateur de films de série B, le réalisateur s’apprête à publier, le 14 octobre, un livre regroupant des affiches de films oubliés, issues de sa collection.

Il détaille la genèse de L’Art du regard, ce nouveau projet.

« Il y a quelques années, j’ai acheté une collection d’affiches américaines au journaliste et biographe Jimmy McDonough, qui avait traîné dans tous les coins mal famés de Times Square à l’époque où la plupart des gens n’y auraient pas mis les pieds. Il s’était littéralement procuré les one-sheets (comme on appelle communément ces petits formats) en les décrochant en douce des murs ou des cadres vitrés dans les entrées de cinéma, ou encore en les récupérant dans des sous-sols cradingues.

Quand je me suis mis à éplucher cet amoncellement, ma première réaction a été de me demander pourquoi j’avais lâché une somme pas négligeable pour tant de papier gâché ! Comme je ne suis pas une encyclopédie vivante sur le cinéma, seule une poignée de ces titres me disaient quelque chose. Et puis un jour j’ai dîné avec mon ami journaliste de cinéma Alan Jones, qui a suggéré d’en faire un livre, vu que tant de ces films étaient totalement oubliés, même par ceux qui en avaient eu une vague connaissance, et que d’autres étaient complètement obscurs. Ou alors on en parlait avec révérence justement parce qu’ils n’avaient été vus par personne, et qu’on aurait donné cher pour les voir.

Du coup, plus je regardais la collection, plus cela faisait sens, et j’ai commencé à voir ces artefacts putrides sous une perspective entièrement différente. Au lieu d’un tas de papiers et cartons au graphisme qui sortait de l’ordinaire, avec leurs douteuses prétentions et outrageuses promesses, j’avais en fait acquis une machine à remonter le temps sur un pan du cinéma qui jusqu’ici n’avait été documenté que sous un angle romantique à travers des verres teintés de rose.

À l’époque où ces films furent produits et réalisés, ils étaient considérés par le grand public comme de l’exploitation pure et simple. Ce qui m’intéresse énormément aujourd’hui c’est de voir comment la perception de ces films a changé – le fait que ce qui était à une époque considéré sans valeur et bon pour la poubelle est devenu historique, et chéri comme tel.

Mais quelles affiches allaient finir dans la sélection définitive ? En faisant permuter les thèmes et liens possibles, il m’est paru évident qu’un grand nombre de ces films retenus avaient tous été faits avec une approche esthétique distincte, peu importe la maladresse de l’exécution, et sur une base ancrée dans le fétichisme, qui se reflétait dans les campagnes publicitaires. Ceux que je trouvais les plus intéressants dans ma collection étaient les films qui traitaient d’une unique frustration immature, des images primales de sexe et de violence qui s’adressaient à une pulsion spécifique.

Pour sélectionner les affiches et l’ordre dans lequel elles apparaîtraient, j’ai opté pour une approche éditoriale similaire à celle avec laquelle je fais mes films. J’ai choisi les affiches d’après le graphisme et les titres qui m’excitaient, me choquaient ou m’effrayaient le plus. Ensuite je les ai ordonnées comme si le livre était un film. Donc on peut dire que chaque image représente une scène d’un film, et que feuilleter le livre jusqu’au bout équivaut à regarder son propre film intérieur.

L’Art du regard est une expression esthétique personnelle, un album d’images d’affiches réunies pour représenter un monde oublié. L’environnement culturel dans lequel ces films furent produits avait disparu depuis longtemps lorsque ma famille m’a amené à New York en 1978 à l’âge de 8 ans. Il m’était interdit de marcher du côté de la 42ème Rue parce que ma mère m’avait prévenu que c’était un endroit dangereux et effrayant. Bien évidemment cela ne faisait que me fasciner encore plus, faisant de l’endroit un mythe, le rendant encore plus attirant.

Maintenant que je suis plus âgé, avec à ma disposition ces affiches sur lesquelles je ne comptais pas, je me sens capable de deviner ce que cela devait être pour un enragé de cinéma durant cette période excitante, et je peux entrer par personne interposée dans ce monde grâce à mon imagination débordante, à travers mes affiches chéries. C’est la raison pour laquelle je vous présente ces affiches à présent, pour que vous fassiez de même. »

Nicolas Winding Refn

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